Mon père n’est plus là. Il est toujours vivant mais plus là. Il est atteint de la maladie d’Alzheimer.
Lorsque je le vois en vidéo, il m’appelle Madame. Il me parle mais il ne sait plus qui je suis vraiment. Il sait que je suis au Canada et lui en France, mais il ne fait plus la différence entre les deux pays et se demande pourquoi je parle dans cette boite qu’est l’ordinateur.
Il est déconcertant de constater les effets de cette maladie sur lui. Ancien militaire, baroudeur dans l’âme, il aimait la vie militaire, il avait fait toutes les guerres de son temps, la Corée, Algérie, Sahara, Indochine, Malte, Djibouti etc… Parachutiste, il avait même « sauté » à Dien Bien Phu, bataille dont bien peu sont revenus.
Médaillé, couvert d’honneur il était fier de ce qu’il avait accompli pour sa patrie. Il n’avait pas d’états d’âme; il savait que la guerre était toujours sale mais que quelques fois, malheureusement il n’y avait pas d’autres solutions et des gens comme lui devenaient à un moment indispensables.
Il était apparu dans un livre sur la guerre d’Indochine et riait souvent en montrant la photo en disant : Moi, j’ai l’originale!
Il ne prônait jamais la guerre, ne nous en parlait jamais enfant et nous défendait de nous approcher des armes quelles qu’elles soient.
Son rêve? Revoir l’Indochine, plus particulièrement le Vietnam, Saigon, son Saigon ou plutôt Hô-Chi-Minh-Ville. Il ne le fera plus ou peut-être est-il là bas, dans sa tête avec ses compagnons.
Il revoit probablement ses innombrables batailles dans les rizières, couvert de boue et tremblant de fièvre à cause d’une crise de paludisme.
Il n’a mal nulle part, il ne s’angoisse de rien. Au contraire, il rit, siffle et me dit que de toute façon s’il fait une idiotie, il ne s’en rappellera pas. Il fait tourner en bourrique ma mère et s’en divertit, il me dit que c’est un juste retour des choses (je ne commenterai pas ce point…) mais il ne sait plus vraiment qui est cette dame qui s’occupe de lui. Il rit souvent à des blagues que seul lui entend. Il parle de gens que l’on ne connaît pas, il est peut-être reparti là-bas.
On me demande si cela me fait de la peine, comment je le prends. Il y a des gens qui ont de drôles de questions.
Qui aime voir quelqu’un de sa famille, de ses amis, être malade ? En tous les cas, pas moi.
Mais souvent, je réponds qu’à choisir je préfère le voir heureux dans son monde qu’alité et souffrant le martyr à cause d’un cancer ou d’une maladie X, en devant subir tout un attirail de traitements qui mène de toute façon qu’à une seule réalité : la Mort. Il ne l’aurait pas supporté. Il s’en serait occupé lui-même.
Alors cher Papa, même si tu n’es plus vraiment là, que seul ton corps reste encore parmi nous, je te souhaite un bon voyage avec tes compagnons. Tu retournes vers ta jeunesse, sans souffrir.
Tu peux partir tranquille, nous sommes devenus mon frère et moi, des adultes heureux dont tu peux être fier, ayant le sens moral, nous sommes capables de discerner le bien du mal, le juste de l’injuste. C’est le principal dans la vie.
Sois heureux Papa, dans ta nouvelle vie.
Partager ce billet