Les lavandes d’Amanda

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C’était un de ses petits villages de Provence, écrasé par le soleil où chaque bruit est amplifié par le vent et qui semble s’accrocher à la montagne quand le vent souffle un peu trop fort. Comme chaque matin, le village s’éveillait doucement. Les cloches de l’église sonnait et le seul commerce du village ouvrait ses portes.

Amanda grimpait la côte qui la menait à « sa » terre comme on disait. On la voyait aller quelque soit le temps. Elle était souvent prise en pitié car un jour son mari, Etienne, l’avait laissé sans un mot et sa terre à lavandes avait mystérieusement souffert d’une étrange maladie qui avait  presque entièrement détruit sa plantation.

Tout le village pensait qu’elle n’avait plus toute sa tête.  Mais malgré tout ce qu’on pouvait dire sur elle, cela n’empêchait pas Amanda de continuer chaque jour, à aller sur sa terre avec un éternel sourire aux lèvres et quand on l’interrogeait sur ce qui l’a faisait sourire, elle répondait qu’elle était heureuse d’aller retrouver son Etienne sur le champ de lavandes.  Cette terre lui venait de son père, qui lui-même l’avait reçu du sien. On disait encore que les plus belles lavandes de la région avaient poussé sur la terre d’Amanda, avant la grande catastrophe. Elle seule connaissait encore tous les secrets de la lavande. Avec le temps, cette terre ne valut plus grand-chose, il n’y poussait plus que des cailloux mais elle y tenait et pour rien au monde, elle s’en se serait séparée. Du temps de son père, la terre était couverte de lavandes et de quelques oliviers qui chaque année rapportaient des revenus qui leur permettaient de vivre de façon confortable. Puis le père partit dans la tombe et elle se retrouva seule avec sa mère, et la terre à entretenir. Les premiers temps, elles y arrivèrent à elles deux et purent continuer avec l’aide d’un manœuvre qui travaillait déjà pour son père.Puis sa mère partit à son tour et Amanda se retrouva seule avec sa terre. Ses voisins, des « nouveaux », avaient bien essayé de la lui prendre en lui offrant une énorme somme d’argent, bien plus qu’elle n’avait eu tout au long de sa vie et qu’elle n’aurait jamais.
Ils voulaient construire un « poulausse » lui avaient-ils dit. Amanda n’avait pas la moindre idée de ce que cela pouvait être, tout ce qu’elle savait c’est que ce n’était pas de la lavande.Pendant un moment, elle s’était laissée aller à penser à ce qu’elle ferait avec tout cet argent, ce bel argent. Où cacherait-elle tout cet argent ? Jamais elle n’avait fait confiance aux banques, tous des voleurs lui disait son père. Donc comme son père, elle cachait son maigre revenu dans ses boites à biscuits qu’elle entassait dans l’armoire de la cuisine. C’était son secret.
Personne n’était au courant mais une fois elle avait failli se faire prendre. Le maire du village qu’elle avait connu tout petit, était venu lui rendre visite pour sa réélection. Il lui avait demande un verre d’eau fraîche et il avait aperçu les boites de biscuits. Il s’était levé pour en prendre un. Son cœur avait failli s’arrêter. Elle l’avait chassé, à coups de balai en lui criant de ne jamais revenir sur ses terres. Ne voulant pas faire d’histoires, le pauvre homme était parti sans se retourner en se demandant quelle mouche avait bien pu piquer la pauvre Amanda. Sûrement l’âge pensa t-il ou pire, la tête. Depuis ce jour, jamais plus elle n’avait fait entrer un étranger dans sa maison. De toute façon, elle était heureuse seule et elle préférait vivre avec ses lavandes. Toutes les nuits, lorsqu’elle partait se coucher elle pensait qu’elle aimerait bien avoir un homme à ses côtés. L’homme de sa vie. L’homme qui aimerait ses lavandes autant qu’elle. Il était arrivé, un jour, dans le village ; c’était un de ses itinérants qui frappaient aux portes pour demander du travail. Un matin, il avait frappe a la sienne et lorsqu’elle avait ouvert la porte, il lui avait souri. Jamais il ne repartit. Elle lui montra sa terre et ses lavandes, lui expliqua comment les tailler, les biner, à quel moment les ramasser.  Chaque soir, elle l’aidait après la cueillette à former les bouquets et les faire sécher en les pendant au plafond de la grange.  Il était intéressé et attentif et il finit par devenir aussi bon qu’Amanda. Chaque matin, il enfilait sa veste rouge et partait en lui disant, d’un air moqueur, qu’il partait s’occuper de « ses enfants bleus. » Un jour, il lui demanda sa main et elle accepta. Amanda se dit qu’elle avait de la chance, son homme était beau et il aimait les lavandes autant qu’elle. Le curé avait vu d’un mauvais œil ce mariage car on ne savait rien de cet homme mais Amanda s’en souciait peu.  Au bout d’une année, les choses changèrent. Au début, ce fut des petits riens. Il oubliait de biner certaines lavandes, des bouquets étaient mal attachés et tombaient sur le sol. Elle avait mis ça sur le compte de la fatigue, de la tristesse d’être loin de chez lui mais les choses empirèrent.
Bientôt il lui lança des « – toi avec tes maudites lavandes ! » et les choses s’aggravèrent au point qu’ils ne se parlèrent plus.  Il partait le matin bien avant son lever et rentrait à la nuit tombée. Elle tomba malade et dû rester aliter toute un mois, mois qu’elle passa seule. Elle l’entendait rentrer, déposer ses bottes et s’asseoir devant le souper qu’elle avait pu lui préparer puis il allait s’étendre sur un lit qui servait aux amis de passage. Une légère odeur de lavande flottait dans la cuisine, ce qui la rassurait car elle se disait que ses chères lavandes étaient entre de bonnes mains. Dès qu’elle fut un peu mieux, elle se leva et décida de partir admirer ses chères lavandes. Elles seules pouvaient la réconforter. Grâce à elles, elle pourrait trouver l’apaisement et surtout elle pourrait comprendre ce qui arrivait dans sa vie.
Où était passé l’homme qui lui parlait avec de si beaux mots, qui la regardait comme si elle était la plus belle, elle qui ne l’avait jamais été. Elle n’était pas vraiment un laideron mais la vie au soleil et les durs travaux des champs l’avaient prématurément vieillie.  Ce matin là, elle décida de monter à sa terre car elle se sentait mieux. Les cigales chantaient, et le soleil, déjà haut, brûlait et son souffle se faisait court mais ce n’était rien car elle savait que bientôt elle retrouverait ses chères lavandes. Sur le chemin, elle aperçu un lézard qui se chauffait au soleil. L’air sentait bon et elle se sentait heureuse. Elle aperçu l’arbre et la petite cabane qui surplombaient sa terre où souvent elle s’arrêtait pour admirer et sentir ses lavandes. Arrivée au pied de son arbre, le souffle lui manqua. Tout n’était que désolation, les lavandes étaient desséchées par le soleil. Des abeilles butinaient encore les quelques brindilles violettes qui subsistaient encore, mais tout était ravagé, sec et sans vie. Comment cela avait-il pu arriver, comment tout avait pu mourir de la sorte. Elle remarqua que plusieurs étaient déterrées et qu’une partie du terrain était à nu. Elle se rapprocha pour mieux voir car le soleil l’empêchait de voir. Elle porta sa main sur son front et se mit a inspecter sa terre. Bientôt elle aperçu, un outil. Une pioche, SA pioche.
La pioche de son mari, de son homme, son Etienne.  Son cœur se serra et des larmes se mirent doucement à couler. Elle repartit vers la maison comme une somnambule, elle arriva devant la maison et sans s’en rendre compte, tomba à genoux devant la porte. Elle se mit a crier et leva les bras au ciel en demandant à Dieu pourquoi tant de méchanceté.  Elle finit par entrer dans la maison et s’assit épuisée à la table de la cuisine ne sachant que faire. Il arriva a la nuit tombée comme à son habitude, sans un mot. Elle le regarda et il comprit qu’elle savait. Qu’elle savait qu’il avait déterré ses maudites lavandes.  Il se mit a rire et lui avoua qu’il en avait assez de ces fichues broussailles, surtout depuis qu’il avait rencontré ses voisins qui étaient toujours intéressés par sa terre. Ce n’était pas quelques malheureuses plantes qui allaient l’empêcher de devenir riche car lui, il avait d’autres ambitions. De toute façon, une autre vie l’attendait. Une vie bien plus intéressante. Une vie sans lavande et surtout sans elle. Elle comprit qu’il n’avait jamais voulu que la terre mais pas elle, qu’il lui avait menti.Les mots qu’elle entendait, frappaient sa tête comme des petits marteaux et tout se mit à tourner et elle s’évanouit. Quand elle ouvrit les yeux, elle était encore sur le sol de la cuisine. Elle avait froid et se demanda si elle était morte. Elle l’entendit ronfler dans la pièce à côté et se dit que non, elle était encore parmi les vivants. Elle se releva et partit se coucher tant bien que mal, son dos lui faisait mal et un violent mal de tête la taraudait. Elle s’allongea dans le noir. Il dormait paisiblement. Comment avait-il pu faire une telle chose, elle ne comprenait pas, elle était si amoureuse. Elle ne pouvait oublier son rire et sa moquerie, son regard dur aussi. Elle pleurait toujours à  chaudes larmes.Il allait partir, il le lui avait dit. Elle avait perdu ses lavandes, il avait tout détruit. Petit à petit, enfin elle se calma. Le lendemain matin, il partit comme à son habitude sur la terre à lavandes, elle le suivit. Elle le vit rentrer dans la cabane pour y prendre ses outils. Elle rentra derrière lui. Elle ressortit de la cabane avec un léger sourire, elle allait bien. Elle irait mieux maintenant.A partir de ce jour, plus personne n’entendit parler d’Etienne. Tout le monde pensa qu’il était parti comme il était venu.Amanda ne donna aucune explication et personne ne lui en demanda d’ailleurs et continua d’aller jour après jour, année après année, sur sa terre avec un sourire aux lèvres.
Puis, un matin de novembre, on s’inquiéta au village car on ne vit pas Amanda gravir la côte comme à son habitude. On alla jusqu’à sa maison mais elle était vide. Quelques hommes décidèrent de monter à sa terre. Ils entrèrent dans la cabane et la trouvèrent morte sur le sol de terre battue. A ses côtés, un tas de lavandes était entreposé. Un des hommes voulut prendre quelques bouquets car les lavandes d’Amanda sentaient plus que n’importe quelle lavande. Ces lavandes étaient uniques. Il aperçut une chaussure et poussa un cri ; un cadavre desséché par le temps, gisait sous les lavandes. Bien vite, ils reconnurent le manteau rouge du mari d’Amanda. Recouvert de lavandes, il était là avec sa pioche plantée à l’endroit où un jour son cœur avait battu, lui qui n’en avait jamais vraiment eu. Jamais il n’avait quitté le village, il reposait dans cette cabane avec pour tout linceul, des lavandes. Le village resta abasourdi. On avait une meurtrière dans le village, on avait côtoyé une meurtrière car il ne faisait aucun doute qu’Amanda avait tué Etienne. On en eut la certitude lorsqu’on retrouva parmi les boites de biscuits, une lettre où elle expliquait qu’elle n’avait jamais pardonné à Etienne le meurtre de « ses enfants ». On préféra, par peur du scandale et surtout parce que le maire ne voulait pas vraiment que cette histoire soit connue à la ville, enterrée Amanda et son mari dans le caveau de famille.

Avec l’argent d’Amanda, on construisit un magnifique tombeau mais seul fut inscrit son nom et chaque été un pied de lavande fleuri sur leur tombe.

 

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